Jeudi 29 octobre 2026

Saint Narcisse

Quand Dieu se plaît à donner

Qu’il s’était toujours gouverné par amour, sans aucun autre intérêt, sans se soucier s’il serait damné ou s’il serait sauvé. Mais qu’ayant pris pour fin de toutes ses actions de les faire toutes pour l’amour de Dieu, il s’en était bien trouvé. Qu’il était content quand il pouvait lever de terre une paille pour l’amour de Dieu, le cherchant lui seul purement et non pas autre chose, non pas même ses dons. Que cette conduite de l’âme obligeait Dieu à lui faire des grâce infinies, mais qu’en prenant le fruit de ces grâces, c’est-à-dire l’amour qui en naît, il en fallait rejeter le goût, en disant que tout cela n’était point Dieu, puisqu’on savait par la foi qu’il était infiniment plus grand et tout autre que ce que l’on sentait.

Qu’en cette manière d’agir, il se passait entre Dieu et l’âme un merveilleux combat : Dieu donnant et l’âme niant que ce qu’elle recevait fût Dieu. Que dans ce combat, l’âme était par la foi aussi forte et plus forte que Dieu, puisqu’il ne pouvait jamais tant donner qu’elle ne pût toujours nier qu’il fût ce qu’il donnait. Qu’il avait eu une très grande peine d’esprit, croyant certainement qu’il était damné ; que tous les hommes du monde ne lui auraient pu ôter cette opinion, mais qu’il avait sur cela raisonné en cette manière : « Je ne suis venu en religion que pour l’amour de Dieu, je n’ai tâché à agir que pour lui ; que je sois damné ou sauvé, je veux toujours continuer à agir purement pour l’amour de Dieu ; j’aurai du moins cela de bon, que jusqu’à la mort, je ferai ce qui sera en moi pour l’aimer. » Que cette peine lui avait duré quatre ans pendant lesquels il avait beaucoup souffert. Que depuis il ne songeait ni à Paradis ni à Enfer ; que toute sa vie n’était qu’un libertinage et une réjouissance continuelle ; qu’il mettait ses péchés entre Dieu et lui, comme pour lui dire qu’il ne méritait pas ses grâces, mais que cela n’empêchait pas Dieu de l’en combler. Qu’il le prenait quelquefois comme par la main et le menait devant toute la cour céleste, pour faire voir le misérable auquel il prenait plaisir de faire ses grâces.

La Pratique de la présence de Dieu, Frère Laurent de la Résurrection, « Deuxième entretien, 28 septembre 1666 »

L´Auteur :

Laurent de la Résurrection (1614-1691)

Né près de Lunéville, Nicolas Herman connut d'abord comme soldat les affres de la guerre de Trente Ans. Blessé à Rambervilliers en 1635, il décide de se consacrer à Dieu et entre comme convers au couvent carme parisien de la rue de Vaugirard, où il reçoit le nom de Laurent de la Résurrection. "Le Frère Laurent est grossier par nature et délicat par grâce", dira de lui Fénelon. Simple par son origine, son éducation et son caractère, sa spiritualité toute en rondeur et bonhomie va aux dernières conséquences d'un abandon irrévocable à la bonté divine. Il nous laisse peu d'écrits, mais sa personnalité incontestable fut un repère pour bien des âmes déchirées entre quiétisme et jansénisme dans le tout-Paris mystique de la fin du XVIIe siècle.